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Le Centre Bophana à Phnom Penh – មជ្ឈមណ្ឌល បុប្ផាណា [2006]

[ndlr] En décembre 2006, le cinéaste Rithy Panh inaugurait le Centre Bophana à Phnom Penh, un centre de documentation historique à vocation pédagogique sur le passé khmer. La page d’entrée du site donne le ton de cette entreprise : “Je vois un lien entre l’absence de travail de mémoire et le déficit de démocratie, l’absence d’état de droit ou encore le sous-développement”. Les objectifs du Centre de ressources audiovisuelles sont rappelés ci-dessous à travers la page de présentation de son site et dans le reportage réalisé par Tristan Mendès-France et Alban Fischer lors de son inauguration.

 

Présentation

Le Centre Bophana

Notre ambition est de récolter, image après image, bribes de vie et éclats de voix. Pour tenter de comprendre, tenter de donner un nom, une âme, un visage, une voix à ceux qui en ont été privés. Rendre aux victimes d’une histoire meurtrière leur destin et leur mémoire. Retrouver la liberté de parole en intégrant la réflexion sur le passé à la construction du présent, afin de sortir de la tragédie et commencer à inventer le futur.

Il ne s’agit pas seulement de restaurer la mémoire, mais aussi de renouer la trame insaisissable d’une identité multiple et vivante, celle de la société cambodgienne contemporaine.

La genèse du projet

C’est au début des années 90 que le cinéaste Rithy Panh, en réalisant ses premiers documentaires au Cambodge, prend conscience de l’état critique du patrimoine audiovisuel du pays : après des décennies de guerres, de coups d’état et de folie génocidaire, les quelques archives épargnées semblent attendre que le temps, la chaleur ou la poussière achèvent de les effacer. Encore une décennie ou deux, et la mémoire audiovisuelle du Cambodge se réduira à zéro, chiffre emblématique de la période khmère rouge que chacun s’emploie pourtant à dépasser.

Les préoccupations de Rithy Panh font écho à celles du cinéaste Ieu Pannakar, alors responsable de la Direction du Cinéma au sein du Ministère de la Culture et des Beaux Arts du Cambodge ; les deux hommes se prennent à rêver d’un lieu de mémoire et de création, où le patrimoine audiovisuel retrouverait un sens et une nouvelle dynamique.

Le projet de Centre de ressources audiovisuelles voit le jour dans un contexte plus favorable aujourd’hui : l’on reconnaît aux archives historiques et à la culture un rôle clé dans l’expression de l’identité d’une nation et dans la constitution de son patrimoine.

Les autorités cambodgiennes ont rapidement adhéré au principe et facilité l’hébergement du Centre. Puis les collaborations engagées au niveau français (coopération bilatérale, appuis techniques et financiers, accès aux collections des grands centres d’archives) ont apporté un soutien décisif. En quelques mois, le projet a pris forme et promet au Cambodge de se doter enfin d’un espace qui recueille et donne la parole à ceux restés trop longtemps silencieux.

En évoquant le nom de Bophana, le Centre veut se faire le relais du message de résistance, de courage et de dignité que cette jeune prisonnière du centre de détention S21 a laissé. Le projet qu’il porte, celui de reconstituer le patrimoine audiovisuel cambodgien, vise à ouvrir un accès à la mémoire. Pour se souvenir, transmettre une histoire et une culture aux générations futures, et bâtir ensemble un avenir.

Source : Centre Bophana

Image extraite de Bophana, une tragédie cambodgienne
(Rithy Panh, 1996)

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Cambodge, une mémoire en question

Blogtrotters.fr Jour 2 – par Tristan Mendès-France et Alban Fischer [09:00]


[JOUR2] Centre Bophana Cambodge Rithy Panh par BlogTrotters

François Hartog : Régimes d’historicité et présentisme – [conférence 2004]

[ndlr] En 2003, François Hartog, Directeur d’études à l’EHESS, publiait un ouvrage majeur proposant une analyse des catégories du temps dans l’histoire et de leurs relations avec les sociétés d’hier et d’aujourd’hui. L’ouvrage qui fut traduit en plusieurs langues a été réédité en poche en 2012 (Points Histoire). L’occasion pour Mémoires d’Indochine de signaler quelques recensions de cet ouvrage et d’inviter le lecteur à visionner la conférence de François Hartog faite le 21 janvier 2004 à la Maison Suger à Paris dans laquelle il explicite les concepts de “régimes d’historicité” et de “présentisme”.

Présentation de l’éditeur :
Les expériences du temps sont multiples. Chaque société entretient un rapport particulier avec le passé, le présent et le futur. En comparant les manières d’articuler ces temporalités, François Hartog met en évidence divers “régimes d’historicité”. Dans les deux dernières décennies du XXe siècle, la mémoire est venue au premier plan. Le présent aussi. Histoire du présent, Les Lieux de mémoire ont exploré ces mots du temps : commémoration, mémoire, patrimoine, nation, identité. Tandis que le temps lui-même devenait, toujours plus, objet de consommation et marchandise. Historien attentif au présent, François Hartog observe la montée en puissance d’un présent omniprésent, qu’il nomme “présentisme”. Cette expérience contemporaine d’un présent perpétuel, chargé d’une dette tant à l’égard du passé que du futur, signe, peut-être, le passage d’un régime d’historicité à un autre. Serait-on passé insensiblement de la notion d’histoire à celle de mémoire ?

Réf. : François Hartog, Régimes d’historicité, Présentisme et Expériences du temps, Paris, Le Seuil (coll. « La Librairie du XXIe siècle »), 2003 ; trad. en hongrois, A történestiség Rendjei. Prezentizmus és idötapasztalat, L’Harmattan-Atelier, Budapest, 2007 ; en italien, Regimi di storicità, Palerme, Sellerio editore, 2007 ; en bulgare, 2007 ; en espagnol, 2008 ; en japonais 2008 ; en arabe 2011 ; en grec 2011.

Recensions de l’ouvrage :

  • Claude Dubar, « François Hartog, Régimes d’historicité, Présentisme et expériences du temps », Temporalités [En ligne], 2 | 2004, mis en ligne le 29 juin 2009.
  • Laurent Sébastien Fournier, François Hartog, Régimes d’historicité : présentisme et expériences du temps, Culture & Musées, 2004, vol. 4, n° 1, pp. 128-133.
  • Martine Fournier dans la revue Sciences Humaines, mis à jour le 15 juin 2011.
  • Bertrand Lessault, « F. Hartog. Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps », L’orientation scolaire et professionnelle [En ligne], 33/3 | 2004, mis en ligne le 28 septembre 2009.

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L’objectif d’Hartog (EHESS) est de réfléchir sur un certain nombre de notions qui sont présentes dans l’espace public aujourd’hui. Son exposé porte essentiellement sur la réflexion qu’il développe dans son livre Régimes d’historicité. L’outil qu’il propose pour élaborer cette réflexion sur le contemporain est la notion de régime d’historicité qu’il définit comme la manière dont les catégories du passé, du présent et du futur s’articulent. Toute société à un moment donné a articulé ces catégories, même si le contenu de chacune des trois catégories peut varier. Il utilise comme référence l’Europe et la vieille France, mais il essaie d’étendre sa réflexion vers d’autres espaces. Il développe alors cette notion de régime d’historicité, en partant de l’hypothèse que dans les trente dernières années le rapport au temps a changé et qu’il est dominé par la catégorie du présent. Cette période est par lui nommée présentisme. Au cours de son exposé Hartog explique la notion de régime d’historicité en revenant non seulement sur son concept de présentisme, mais aussi sur les régimes d’historicités antérieurs.

Le 25 décembre 1927 était fondé à Hanoi le Parti National du Viêt-Nam – Việt Nam Quốc Dân Đảng (VNQDĐ)

Numéro spécial de la revue Cong Hoa [République] publié en 1964 au Sud-Vietnam. Source : sachxua.net

Il y a tout juste 85 ans, le 25 décembre 1927, un petit groupe d’intellectuels vietnamiens fondaient le Parti National du Viêt-Nam (Việt Nam Quốc Dân Đảng) à Hanoi. La nouvelle organisation révolutionnaire, qui prônait le renversement du pouvoir colonial par les armes et l’instauration d’une République, se dotait d’un programme politique ambitieux en trois points :

1) Indépendance nationale (Dân Tộc Độc Lập) : chasser les colonialistes français du territoire vietnamien pour recouvrer l’indépendance nationale.

2) Droits du peuple (Dân Quyền Tự Do) : après avoir accédé à l’indépendance, mettre sur pieds des institutions démocratiques respectueuses des droits du citoyen.

3) Bonheur du peuple (Dân Sinh Hạnh Phúc) : promouvoir une politique économique visant à donner le bien être au peuple. [1]


Le soir du 24 décembre 1927, les jeunes révolutionnaires anticolonialistes de la maison d’éditions Nam Đồng Thư Xã réunirent secrètement une Convention nationale chez le père de Lê Thành Vị, au hameau Thể Giao au sud de Hanoi. Etaient présents cette nuit là les intellectuels patriotes Phạm Tuấn Lâm, Phạm Tuấn Tài, Hoàng Phạm Trân (Nhượng Tống), Nguyễn Khắc Nhu, Phó Đức Chính, Hoàng Văn Tùng, Hồ Văn Mịch, Nguyễn Ngọc Sơn, Nguyễn Thế Nghiệp, Nguyễn Hữu Đạt… ainsi que celui que Louis Roubaud nomma le “Grand Professeur”, Nguyễn Thái Học. La Convention secrète rassembla tout au plus 19 représentants de quelques provinces du Tonkin [2] et se termina à cinq heures du matin. Une première résolution fut émise collectivement avec la création du Parti Nationaliste et de sa charte politique. Nguyễn Thái Học fut désigné chef de la nouvelle organisation révolutionnaire.

Les années suivantes, le parti se développa dans les trois parties du Viêt-Nam colonisé (Tonkin, Annam, Cochinchine) parmi les intellectuels citadins, les petits propriétaires terriens, les agriculteurs et les tirailleurs. Il diffusa ses idées à travers le journal Hồn cách mạng [L’âme de la révolution], organe de propagande du parti, et établit son siège social à l’Hôtel Viêt-Nam à Hanoi. La nuit du 24 au 25 décembre fut choisie délibérément pour déjouer la surveillance de la Sûreté coloniale en principe bien occupée à fêter Noël. En principe seulement car la réunion fut découverte par la Sûreté dans la nuit autour de deux heures du matin et fut prudemment dissoute pour reprendre quelques temps plus tard au local des éditions Nam Đồng Thư Xã. Le lendemain, le 26 décembre, une seconde assemblée se déroula dans le hameau de Ngũ Xã (Cinq communes) pour déterminer le programme politique du parti et l’instauration d’une “Démocratie nationale socialiste” (Dân chủ quốc gia xã hội) [3]. Le destin malheureux de ce parti nationaliste révolutionnaire quasiment décimé en 1930 par la Sûreté coloniale puis de nouveau en 1946 par le Viêt-Minh/PCI ne faisait que commencer.

FG, 25/12/2012.

[1] Un objectif toujours inscrit dans le programme de lutte du VNQDĐ en exil, voir : Cương Lĩnh VNQDĐ 2006. En 1927, d’après Nhượng Tống, les deux premiers objectifs prévalaient : Révolution nationale visant à recouvrir l’indépendance et instauration d’une République démocratique parlementaire (Cf. Nhượng Tống, Hoa cành Nam [Fleurs de la branche du Sud], Westminster, CA, s.d., VNQDĐ xuất bản, p. 112). On remarquera que ces trois slogans inspirés du Triple démisme (la Théorie des trois peuples) de Sun Yat-sen forment la devise de la RSVN actuelle : “Độc Lập, Tự Do, Hạnh Phúc” (Indépendance, Liberté, Bonheur).

[2] Nhượng Tống évoque précisément le chiffre de 19 personnes à ne pas dépasser car à partir de vingt personnes la loi obligeait les responsables à déclarer la réunion à la préfecture et donc susciter l’intérêt immédiat de la Sûreté coloniale. Le chiffre de 36 représentants de 14 provinces, avancé par Hoàng Văn Ðào, semble de fait exagéré. Raison pour laquelle la Convention nationale mentionna le chiffre “19” à ne pas dépasser dans la composition d’une cellule du parti. Voir Nhượng Tống, Hoa cành Nam, p. 94.

[3] Traduction française faite par un membre du parti lors de la Commission criminelle de 1929, voir Nhượng Tống, Hoa cành Nam, p. 107.

Réf. : Hoàng Văn Ðào (ci-dessous) et Nhượng Tống, Hoa cành Nam, Westminster, CA, s.d., VNQDĐ xuất bản.

Aperçu Google Books

Củ Chi Christmas day [1969]

(NY38 – Dec.24) SANTA — A WORLD AWAY – Mixed expressions, from doubt (top left) to tears (bottom right) crossed the faces of younsters at Vien Rosa Orphanage at Cu Chi, 20 miles northwest of Saigon as they got their first view of a red-suited figure more familiar to western eyes. But they soon warmed up to Santa, portrayed by [Pfc.] Raymond Crombie of Quincy, Mass., as he passed our presents in the orphanage courtyard. Crombie is from a unit stationed nearby, which makes the orphanages’s 130 youngsters their special project. (AP Wirephoto). Godfrey, 1969.

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« Dire, faire savoir, interroger et reconnaître les drames personnels et collectifs de la péninsule indochinoise au XXe siècle »

Année universitaire 2012-2013 / Master Asie Orientale Contemporaine (ASIOC) / Semestre 1

Mémoires d’Indochine :

Regards internes sur la décolonisation et la guerre

au Viêt-Nam, Laos et Cambodge

Bilan – lundi 24 décembre 2012

« Dire, faire savoir, interroger et reconnaître les drames personnels et collectifs de la péninsule indochinoise au XXe siècle »

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Séminaire Mémoires d’Indochine : Synthèse de François Guillemot avec les contributions de : Pierre-Emmanuel Bachelet (PEB), Géraud Beaudonnet (GB), Camille Belléguic (CB), Joachim Boittout (JB), Eva Claude (EC), Clémence Oliviero (CO), Adèle Pinet (AP), Stéphane Verdeille (SV), Aranone Zarkan Al Farekh (AZAF).

Le séminaire Mémoires d’Indochine a rassemblé cette année neuf étudiants de l’ENS de Lyon et de Sciences Po Lyon. Grâce à la mise en place du carnet de séminaire le 17 septembre dernier, l’audience s’est démultipliée (plus de 7500 visiteurs différents depuis l’ouverture) et démontre l’intérêt que la thématique des questions mémorielles en péninsule indochinoise suscite. A ce titre nous remercions chaleureusement les différents contributeurs de ce carnet qui ont échangé avec nous des informations ou participé à nourrir le débat (par ordre alphabétique) : Pierre Brocheux, Laurent Dartigues, Pierre Daum, Dominique Foulon, Christopher Goscha, Caroline Grillot, Alain Guillemin, Annick Le Bourlot, Denis Leroux, Liêm-Khê Luguern, Jean Maïs, Nguyên Huu Tân Duc, Nguyên Ngoc Châu, Nguyên Thê Anh, Philippe Papin, Jean-Pierre Renaud, Emilien Ruiz, Alain Ruscio.

Les étudiants du séminaire ASIOC des années précédentes ont commencé à apporter leurs contributions comme Marie Bellot (Université Lumière Lyon 2), Sarah Cuvelier, Nicolas Leprêtre (IAO), Stéphanie Martel (Université de Montréal), Pauline Seguin (Alliance Française Chine). Les compte-rendus de lecture des étudiants de cette promotion seront également mis en ligne tout au long du second semestre. Nous proposons ci-après un aperçu du contenu du séminaire à travers une rédaction collective.

Façons de se raconter

Au fil des sept séances de trois heures chacune, l’histoire contemporaine de trois pays de la péninsule indochinoise, le Cambodge, le Laos et le Viêt-Nam, a été revisitée sous l’angle des littératures autobiographiques produites par des acteurs locaux, citoyens de ces trois pays. Le corpus des textes proposés à la discussion s’est organisé autour d’une quinzaine de témoignages de diverse nature (Mémoires politiques, témoignages, récits personnels, romans autobiographiques, journaux intimes…) et de textes politiques (Manifeste, programme d’action, lettre de militant). Pour certains de ces textes, il ne s’agissait pas tant d’adopter « le pacte biographique » tel que l’entend Philippe Lejeune [1] que de témoigner à visage découvert d’une époque, d’un phénomène (guerre, révolution, exode, enfermement) ou d’un destin extraordinaire. Ces textes n’échappent pas à une forme d’héroïsation de l’auteur et servent parfois d’autojustification à des actes politiques [2]. Se raconter n’est jamais anodin. Ce qui est particulièrement vérifiable lorsque des acteurs importants de l’histoire se mettent en scène dans leurs mémoires (Bao Dai, Ho Chi Minh, Nguyen Cao Ky, Norodom Sihanouk, Tran Van Don…) [3]. Pour d’autres, il s’agit de retranscrire une histoire familiale (Dang Phuong Nghi, Duong Van Mai Elliott, Le Ly Hayslip [4]), de défendre un positionnement social ou militaire particulier pendant la guerre (par exemple : Lam Quang Thi, Nguyen Thi Dinh, Sisouk na Champassak [5]).

L’expression écrite revêt plusieurs formes : le journal intime pour Dang Thuy Tram (qui n’était pas initialement destiné à être publié) [6], le carnet de guerre pour le Viêt-Minh Pham Thanh Tâm [7] mais aussi pour l’écrivain Phan Nhat Nam au Sud [8], les mémoires politiques (par exemple pour Bui Diem, ancien ambassadeur de la République du Viêt-Nam aux Etats-Unis [9], ou Vu Thu Hien, ces dernières étant présentées par son auteur comme celles “d’un homme qui ne fait pas de politique” [10]), les récits de vie comme ceux de Xuan Phuong, de Le Ly Hayslip, de Kim Lefèvre [11], le roman pour Tran Thi Hao ou Nha Ca de façon plus indirecte [12]. Le graphisme s’est imposé dans cette expression personnelle, initié par Vann Nath, rescapé de Tuol Sleng, pour dire la brutalité des Khmers rouges [13]. Expression graphique que la jeune bande dessinée khmère s’est aujourd’hui appropriée.

Détail important à souligner, très souvent les mémoires sont à l’origine des témoignages oraux retranscrits par une autre personne. Ceci est clairement établi dans le cas des mémoires du général Vo Nguyen Giap, retranscrites habituellement par l’écrivain Huu Mai [14]. Pour d’autres comme Nguyen Xuan Chu ou Pham Van Lieu, il semble que l’historien Vu Ngu Chieu des éditions Van Hoa (Houston, Texas) ait contribué à leur rédaction [15]. De même, il est de notoriété publique que les mémoires de l’ex-Empereur Bao Dai aient fait l’objet d’une retranscription par un proche [16]. Le Ly Hayslip, Xuan Phuong ou Truong Nhu Tang et bien d’autres encore ont publié leur texte avec la collaboration d’un auteur occidental [17] comme tout Rithy Panh pour L’élimination, texte fort pour lequel l’écrivain Christophe Bataille à prêter sa plus belle plume. L’ouvrage est d’ailleurs signalé comme étant co-écrit par deux auteurs. Les exemples pourraient ainsi se multiplier et le choix d’une co-écriture analysé cas par cas. Pour les mémoires publiés au Viêt-Nam, il faut encore aujourd’hui compter sur le Comité d’Education et de Propagande (Ban Tuyên giáo) du PCV pour valider les informations contenues dans les textes soumis à publication qu’ils soient rédigés dans le pays même ou traduits de l’étranger [18].

Enfin, l’oralité ne doit pas être oubliée dans l’expression des destins personnels. En ce sens, le remarquable travail réalisé dans les années 1980 pour le programme Vietnam a Television History pour recueillir les témoignages sur la guerre du Viêt-Nam offre un matériau très riche à l’historien. Ils sont disponibles en ligne sur le site de la fondation WGBH Media Library & Archives[19]. Dans le même ordre d’idées, Rithy Panh a monté un projet similaire au Cambodge, le Centre Bophana – Centre de Ressources audiovisuelles, afin de recueillir les témoignages audio/vidéo des victimes du génocide. Le centre propose également un ensemble de données (textuelles et audiovisuelles) sur l’histoire récente du Cambodge, du protectorat à nos jours. [20]

Témoigner, résister, dire pour survivre

Quelques sujets clés ont organisé notre réflexion sur l’évolution de la péninsule indochinoise au XXe siècle : occupation japonaise, résistances locales, révolutions nationaliste et communiste, guerres civiles, mobilisations populaires, réforme agraire, enfermement, massacres, exode. Ces thématiques se retrouvent assez largement dans les récits et les mémoires proposés dans le séminaire. Par exemple, Bui Tin adopte une analyse chrono-thématique dans son exposé du destin de la RDVN en guerre [21].

Exorciser un passé traumatisant se révèle particulièrement probant dans le cas cambodgien. Bon nombre de récits du simple citoyen au souverain se concentrent sur la période tragique du Kampuchéa Démocratique des Khmers rouges. Exorciser l’horreur et perpétrer une histoire familiale apparaissent comme étant les deux objectifs poursuivis par les survivants et leur descendance. Cette volonté de témoigner sur cette période revêt la forme d’un acte politique pour faire savoir au monde l’horreur du totalitarisme. Une dimension universelle interrogée par Rithy Panh dans L’élimination :

Que dire d’un pays qui devient, en soi, un gigantesque camp de travail ? Comment qualifier ces 1,7 million de morts en quatre ans, et sans moyens d’extermination de masse ? Dictature par la terreur ? Crime contre l’humanité? Suicide d’une nation? Derrière ces crimes, il y a une petite poignée d’intellectuels ; une idéologie puissante ; une organisation sans faille ; une obsession du contrôle, et donc du secret ; un mépris total de l’individu ; un recours absolu à la mort. Oui, il y a un projet humain. C’est pourquoi les expressions « suicide d’une nation », « autogénocide » ou « politicide » me déplaisent profondément – encore qu’elles arrangent tout le monde. Une nation qui se suicide est un corps unique. Et un corps retranché du corps des nations. Elle est énigmatique, inatteignable. C’est une nation malade. Folle, peut-être. Et le monde reste innocent. Or dans les crimes du Kampuchéa démocratique, dans l’intention de ces crimes, il y a bien l’homme, l’homme dans son universalité, l’homme dans son entièreté, l’homme dans son histoire et dans sa politique. Nul ne peut considérer ces crimes comme un particularisme géographique ou comme une bizarrerie de l’histoire: au contraire, c’est le XXe siècle qui s’accomplit en ce lieu, c’est même tout le XXe siècle. C’est une formule excessive, bien sûr, mais dans son excès elle livre une vérité: ces crimes ont été formés dans les Lumières [22].

Pour les jeunes générations khmères, le récit de cette blessure familiale prend la forme de d’images fortes comme des clichés photographiques pour élaborer des romans graphiques plus directs que l’écriture.

Des comparaisons avec les modèles communistes chinois ou nord-coréens peuvent être faites. Par exemple Géraud Beaudonnet et Camille Belléguic ont souligné à plusieurs reprises la similarité des récits vietnamiens avec le témoignage de Jung Chang (Les cygnes sauvages) [23].

Autre pays mais même contexte, cette fille de fonctionnaires chinois écartés pendant la Révolution culturelle retrace l’itinéraire de sa famille en trois générations au gré de l’histoire chinoise. Ces témoignages « par le bas » mettent en lumière des mêmes manières de subir une réunion de dénonciation ou encore les camps de rééducation en RDVN et en Chine populaire. (GB)

Entre les trois pays de la péninsule des similitudes sont aussi opérantes comme dans les récits de rééducation laotiens ou vietnamiens. Le fracas de la guerre, le choc des révolutions, l’obligation de faire des choix, de choisir un camp, apparaissent comme des étapes cruciales des récits des grands et petits acteurs de l’histoire de la péninsule indochinoise.

* * *

Les exposés ont relayé et approfondi les questions mémorielles sous-jacentes aux événements tragiques de la péninsule au cours du XXe siècle. D’un point de vue thématique, les exposés ont pu balayer un large éventail de sujets que chaque intervenant a pris le soin de résumer dans le rappel qui suit.

A partir d’une lecture de l’ouvrage de Christopher Goscha, Vietnam or Indochina, Aranone Zarkan Al Farekh s’est plongée dans les concepts d’espace national et de territoire indochinois [24].

L’Indochine s’est révélée être autre chose qu’un territoire homogène et continu, mais bien plutôt une mosaïque composée du Cambodge, du Laos et de l’Annam, le Tonkin et la Cochinchine (tous trois formant l’actuel Viêt-Nam) que les Français ont tenté d’unifier sous leur égide. Les gouvernements coloniaux successifs, de la fin du XIXe siècle jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, mettent en œuvre des stratégies qui entrent en contradiction avec l’idée même d’unité indochinoise. En effet, pour réaliser l’unité indochinoise rêvée, les Français se sont appuyés principalement sur les Annamites (Vietnamiens), ainsi l’administration indochinoise se révélait être une administration annamite et ce même au Cambodge et au Laos au détriment des locaux. Dès lors, l’identité indochinoise, s’inscrivant dans le territoire indochinois, n’a pu se construire que partiellement et uniquement dans certaines consciences annamites. À partir des années 1920, le désir d’indépendance grandit chez les Annamites nationalistes (communistes et conservateurs) formés dans les universités françaises. Parallèlement les nationalismes cambodgien et laotien s’affirment. Si les Français s’efforcent d’empêcher l’effritement de l’Indochine, c’est après 1945 (lors de la guerre d’Indochine) que devient tangible l’idée d’une fédération indochinoise dans la mesure où Vietnamiens, Cambodgiens et Laotiens se retournent contre le protectorat français. L’unité qui se réalise dans la guerre prolonge cependant la prédominance vietnamienne. (AZAF)

La guerre d’Indochine a été abordée par le biais des témoignages « vus d’en face » [25].

La guerre d’Indochine nous est souvent racontée au travers des témoignages d’anciens combattants français, films de guerre adoptant le point de vue français. Lire les récits des soldats vietnamiens notamment autour de la bataille symbolique de Dien Bien Phu avait deux intérêts majeurs. D’une part, cela permet de souligner le caractère universel de la guerre : le même chaos, la même diversité des trajectoires individuelles dans le conflit, la même humanité au contact de l’inhumanité, quelque soit le camp. D’autre part, cela interroge sur la perception que l’on a de cette guerre en particulier : contre une lecture de l’histoire qui tendrait à mettre en avant l’incompétence de l’état-major français pour expliquer la défaite des colonisateurs, il est possible d’y substituer une autre lecture qui pointe l’intelligence, l’organisation et la combativité du Viêt-Minh pour expliquer la victoire des colonisés, acteurs de leur propre histoire. (CB)

Sur les questions de la guerre replacée dans son contexte régional, Joachim Boittout à l’appui de témoignages rédigés en langue chinoise publiés dans la revue Old Pictures (老照片) [26] a décrypté avec soin les motivations et expériences de militaires chinois à plusieurs époques.

En se fondant sur trois récits de soldats engagés dans le conflit vietnamien de 1965 à 1967 et durant les premiers mois de l’année 1979 à l’occasion du conflit sino-vietnamien, on pu rendre compte de la partialité des auteurs de ces témoignages, qui, à l’exception notable de l’un d’entre eux, adoptent une position ouvertement prochinoise. En dépit d’une rédaction désireuse de ranimer le souffle internationaliste qui animait les combattants chinois envoyés sur le front vietnamien, les auteurs se montrent extrêmement sévères à l’égard de la politique menée par Hanoï dès 1975. Par conséquent, c’est à partir d’un point de vue surplombant, qui invite à lire les trois textes dans le contexte géopolitique régional (relations sino-vietnamiennes) et international (forte dégradation des relations sino-soviétiques) de l’époque, que ces témoignages individuels ont été appréhendés. Cette démarche a ainsi permis d’en souligner la forte idéologisation et leur vocation à écrire l’Histoire en se fondant sur un vécu personnel, susceptible d’être compris à travers le prisme d’intérêts stratégiques dépassant la simple expérience des acteurs de ces récits. (JB)

La guerre civile vietnamienne a touché de plein fouet les populations civiles. Mais comment s’est-elle déroulée sur les hauts-plateaux et quel contact s’est opéré avec les montagnards pendant cette période troublée sont des questions que Pierre-Emmanuel Bachelet a étudiées à travers l’histoire du FULRO, le principal front montagnard [27].

Ce mouvement, d’abord appelé FLM, est apparu à la fin des années 1950 et regroupe alors essentiellement des Montagnards du sud du Vietnam, dont le leader est le Rhadé Y Bham Enuôl. Il change plusieurs fois de nom et se greffe en 1960 au FULRO khmer du Cam Lès Kosem, dont le but est de faire renaître le royaume du Campa. Ces personnalités complexes vont alors entrer en conflit quant aux objectifs à privilégier, quant au parti auquel s’associer dans le cadre de la guerre du Vietnam, et ces dissensions conduisent à l’éclatement du mouvement en 1975. Le FULRO demeure malgré tout une référence identitaire commune, pour les Cam comme pour les Montagnards, qui rappelle le combat des minorités indochinoises pour leur reconnaissance. (PEB)

Le rôle des femmes dans la guerre en péninsule indochinoise est souvent sous-estimé et encore relativement mal connu. Des enquêtes sont actuellement en cours au Laos et au Viêt Nam pour recueillir la voix des femmes et de leurs différentes expériences de guerre. Stéphane Verdeille a exposé les destins de deux d’entre-elles [28].

Deux femmes qui à travers leurs récits, que ce soit La jeune fille et la guerre de Tran Thi Hao ou Ao Dai. Du couvent des Oiseaux à la jungle du Viêt-minh de Xuan Phuong nous montrent l’importance du rôle des femmes pendant les guerres du Vietnam. Deux rôles différents mais complémentaires, premièrement celui d’une jeune fille qui nous raconte la vie de ceux qui restent et font vivre le pays, les paysannes, les professeurs et, dans le cas de Xuan Phuong, celui d’une femme engagée qui sera tour à tour infirmière, fabricante d’armes, imprimeuse et reporter.

Ils nous montrent la difficulté d’être femme dans un régime qui nie les différences de genre et les problèmes causés alors par les menstrues que l’on doit camoufler au beau milieu des combats, l’utilisation de l’accusation de viol comme arme de guerre pour dénoncer un voisin dont on ne veut plus, mais aussi les raisons qui poussent une jeune fille de seize ans à s’engager, que ce soit l’amour d’un camarade, la haine et les brimades infligés par les colons, le désir de se libérer d’une famille et de traditions trop contraignantes.

Ces livres nous livrent également la peur et l’incompréhension des gens du sud qui voient débarquer ces « sauvages » du nord et ces jeunes femmes qui s’imaginent alors qu’elles vont se faire arracher leurs ongles vernis et couper leurs paupières fardées. Deux livres qui ne sombrent jamais dans le pathétique facile et qui se laissent lire d’une traite et avec passion même si la fin du livre de Tran Thi Hao s’attarde malheureusement sur des histoires d’amour sans grand intérêt. (SV)

Le génocide cambodgien a pris une place importante dans le séminaire pour des raisons assez évidentes : procès des khmers rouges en cours et production de témoignages filmés, écrits ou illustrés. Eva Claude a retracé l’existence de l’ingénieur et écrivain Pin Yathay, survivant du régime des Khmers rouges [29].

Dans son ouvrage Tu vivras mon fils, ce dernier présente un texte personnel, qui offre au lecteur un regard original. Ce regard est celui de l’ancienne élite cambodgienne qui, désabusée par le régime du maréchal Lon Nol, a un temps cru au discours des Khmers rouges. Ingénieur respecté il revient sur son incapacité à concevoir son déclassement. Moins manichéen et plus mature, Pin Yathay couche sur le papier le monde intérieur de ces réflexions qui lui ont permis de survivre alors qu’il devait feindre d’être idiot, de ne « rien voir, ne rien entendre et ne rien savoir ». Aujourd’hui loin de son pays, il s’est reconstruit presque réincarné mais sa mémoire le poursuit et le hante. Il n’a de cesse de témoigner et de mettre en garde contre « des idéaux séduisants de justice et d’égalité qui  pervertis par des fanatiques engendrent l’oppression la plus cruelle et la misère la plus générale ». (EC)

Géraud Beaudonnet s’est intéressé au récent ouvrage de Rithy Panh (co-écrit avec Christophe Bataille) intitulé L’élimination [30].

Rithy Panh qui, jusque là, s’était illustré pour son œuvre documentaire et cinématographique sur le génocide (citons notamment S21, la machine de mort Khmère rouge sorti en 2003 et Duch, le maître des forges de l’enfer, 2012), offre au lecteur son propre témoignage, souvent émouvant, de la répression impitoyable des Khmers rouges tout au long des cinq ans d’horreur du régime du Kampuchéa démocratique. Fils d’un haut fonctionnaire francophone éduqué au service du régime de Lon Nol, sa famille et lui constituent les premières cibles lorsque la guérilla communiste parvient à Phnom Penh en avril 1975. Il nous décrit avec précision le régime de « terreur et faux-semblant » auquel « le nouveau peuple » était assigné. Il mêle à son autobiographie la confrontation qu’il eut avec Duch, responsable de S21, principal camp de la mort Khmer rouge lors de sa détention avant son procès à Phnom Penh, un homme qu’il peint comme manipulateur, mais « terriblement humain » et dont la responsabilité ne peut être mise en doute. Rithy Panh nous rappelle ainsi que dans le cas d’un traumatisme tel que le génocide cambodgien, la quête de vérité doit passer par le témoignage des bourreaux. (GB)

En particulier les années de guerre au Cambodge ont été traitées par Clémence Oliviero sous l’angle des bandes dessinées et romans graphiques de la seconde génération de réfugiés [31].

En se concentrant sur la trilogie de Séra (Impasse et rouge, L’eau et la terre, Lendemains de cendres) et le premier tome de la série d’albums de Tian (L’année du Lièvre T.1 : Au revoir Phnom Penh), ce sont les souffrances du peuple khmer pendant près de 30 ans qui sont envisagées. Tout l’enjeu de la mémoire pour ces auteurs est de raconter ce qu’ils n’ont pas vécu mais qu’ils ont un besoin impérieux d’exprimer. Un long travail de recueil de témoignages a précédé ces œuvres, cathartiques pour eux-mêmes, pour leur famille, mais aussi plus généralement pour tout le peuple khmer. Ces récits de vie ont montré que les dessins sont parfois plus parlants que les mots pour témoigner et transmettre la mémoire. (CO)

Enfin, Adèle Pinet s’est intéressée aux pratiques mémorielles d’une association vietnamienne anticommuniste de Paris, en se basant sur l’ouvrage de l’anthropologue Abdallah Gnaba : La mémoire réinventée [32].

L’Association Générale des Etudiants Vietnamiens de Paris (AGEVP), l’une des plus grandes associations vietnamiennes de Paris, ferait aujourd’hui face à des problèmes intergénérationnels, qui pourraient remettre en cause les raisons mêmes de sa fondation. Face à des générations nées et socialisées en France, les Aînés de l’association ont des difficultés à faire passer le flambeau de la lutte contre le gouvernement de Hanoi, qui représente à leurs yeux la raison de leur exil en France, et de la perte de privilèges dont ils bénéficiaient sous la République du Viêt-Nam (Sud). Les Vietnamiens de deuxième et troisième génération, qui ne connaissent que la France, sont ainsi dans une position délicate, car bien que réceptifs aux récits des souffrances de leurs aînés, ils ne ressentent guère le besoin, ni l’envie de se battre pour retrouver un Viêt-Nam qu’ils n’ont pour la plupart jamais vu. Au-delà du cas vietnamien, ce récit nous permet de comprendre l’importance que revêt la transmission de la mémoire, reconnue par un groupe, pour la pérennisation des pratiques de ce groupe à travers les générations. (AP)

Conclusion

L’étude de ces textes et graphismes a mis en évidence la complexité des parcours biographiques et la diversité des types de témoignages. Le séminaire a pu ainsi rendre compte, à partir d’exemples concrets, des notions d’abus de mémoire, d’oubli et de constructions mémorielles développées par Paul Ricoeur. Si les témoignages peuvent servir l’Histoire (avec un grand H), il ne faut pas oublier la nécessaire obligation de croiser les sources, d’interroger les pratiques discursives, de cerner les éventuels enjeux sociétaux sous-jacents, d’analyser avec la plus grande rigueur possible les données divulguées dans ce type d’ouvrage. Ce travail réalisé, la valeur intrinsèque des mémoires et récits de vie peuvent s’approcher du pacte biographique de Philippe Lejeune ou au contraire s’en éloigner pour rejoindre une position partisane. Sources marginales de l’histoire, elles peuvent devenir indispensables dans l’élaboration d’une nouvelle histoire lorsque les sources archivistiques ont été détruites, sont interdites d’accès ou n’existent pas et pour la compréhension large d’un phénomène comme la guerre ou la révolution et leur impact sur la société. En outre, ces pratiques visant à retranscrire le passé et un vécu personnel participent à la reconstruction individuelle des survivants ou une reconstruction collective dans le cadre plus général de l’histoire des nations et de leurs relations parfois conflictuelles avec le passé.

Notes

[1] Philippe Lejeune, “Qu’est-ce que le pacte autobiographique ?”, 2006, en ligne sur Autopacte (site de l’auteur).

[2] Voir à ce propos l’analyse de Nguyen The Anh sur les Mémoires de Phan Boi Chau : Nguyen The Anh, “Le genre autobiographique dans la littérature vietnamienne, à travers les Mémoires de Phan Bôi Châu” sur Mémoires d’Indochine.

[3] SM Bao Dai, Le dragon d’Annam, Paris, Plon, 1980 ; Norodom Sihanouk, Prisonnier des Khmers rouges, Paris, Hachette, 1986 ; Tran Van Don, Les guerres du Vietnam. Un quart de siècle au Vietnam du Sud, Paris, Vertiges Publications, 1985. On peut citer également les mémoires de Nguyen Cao Ky et les deux autobiographies de Ho Chi Minh écrites sous des pseudonymes qui relèvent de la propagande d’Etat et du culte de la personnalité en RDVN.

[4] Dang Phuong Nghi, Mo, une micro-histoire du Vietnam au XXe siècle, Paris, Centre international d’études vietnamiennes, 2004 ; Duong Van Mai Elliott, The sacred willow. Four generations in the life of a Vietnamese family, New York, Oxford University Press, 1999 ; Le Ly Hayslip (avec Jay Wurst), Entre le ciel et la terre, Paris, Editions du Seuil, 1993. Ces trois récits consacrent de nombreux passages à l’histoire familiale.

[5] Lam Quang Thi, The twenty-five year century. A South Vietnamese general remembers the Indochina War to the fall of Saigon, College Station, Texas A & M University Press, 2002 ; Nguyen Thi Dinh, No other road to take: memoir, Ithaca, N.Y., Cornell University, 1976 ; Sisouk na Champassak, Tempête sur le Laos, Paris, La Table Ronde, 1961.

[6] Dang Thuy Tram, Les carnets retrouvés (1968-1970), Arles, Philippe Picquier, 2010.

[7] Pham Thanh Tâm, Carnet de guerre d’un jeune Viêt Minh à Dien Bien Phu, Paris, Armand Colin, 2011.

[8] Voir les trois ouvrages de cet auteur parus à Saigon avant 1975 : Phan Nhật Nam, Dấu Binh Lửa 1963-1973. Bút ký chiến tranh [Traces de guerre. Carnet de guerre], Đai Ngã, 1969 & Hiện Đại, 1973 ; Dọc đường số một. Bút ký [En suivant la route n°1. Carnet], Đại Ngã, 1970 ; Mùa hè đỏ lửa. Bút ký chiến tranh [L’été rouge de feu. Carnet de guerre], Sáng Tạo, 1972 et Hiên Đại, 1973.

[9] Bui Diem (with David Chanoff), In the jaws of history, Bloomington, Indiana University Press, 1999.

[10] Vũ Thư Hiên, Đêm giữa ban ngày. Hồi ký chính trị của một người không làm chính trị [La nuit en plein jour. Mémoires politiques d’une personne qui ne fait pas de politique], Westminster, CA, Văn nghệ, 1997. Ce sous-titre a disparu de la réédition par NXB Tiếng Quê Hương.

[11] Xuan Phuong (avec Danièle Mazingarbe), Ao Dai. Du couvent des Oiseaux à la jungle du Viêt-minh, Paris, Plon, 2001 ; Le Ly Hayslip, Entre le ciel et la terre, Paris, Seuil, 1993 ; Kim Lefèvre, Métisse blanche, Paris, Bernard Barrault, 1989.

[12] Tran Thi Hao, La jeune fille et la guerre, roman, Paris, L’Harmattan, 2007 ; Nha Ca, Les canons tonnent la nuit, Arles, Philippe Picquier, 1997.

[13] Vann Nath, Dans l’enfer de Tuol Sleng. L’inquisition khmère rouge en mots et en tableaux, Paris, Calmann-Lévy, 2008.

[14] Vo Nguyen Giap (avec la participation de Huu Mai), Mémoires, Fontenay-sous-bois, Anako éditions, 3 tomes, 2003-2004.

[15] Nguyễn Xuân Chữ, Hồi ký Nguyễn Xuân Chữ [Mémoires de Nguyen Xuan Chu], Houston, TX, Văn Hóa, 1996 ; Phạm Văn Liễu, Trả ta sông núi. Hồi ký [Rendez-nous notre terre. Mémoires], Houston, TX, Văn Hóa, 3 vol., 2002-2004.

[16] Bao Dai, Le dragon d’annam, op. cit.

[17] Le Ly Hayslip, Entre le ciel et la terre, op. cit. ; Xuan Phuong, Ao Dai, op. cit. ; Truong Nhu Tang, Mémoires d’un Vietcong, Paris, Flammarion, 1985.

[18] Un exemple de censure dans la traduction vietnamienne des mémoires de Jacques Raphaël-Leygues (Ponts de lianes. Missions en Indochine, 1945-1954) : Giờ phút Điện Biên Phủ [Le moment de Dien Bien Phu], Hanoi, NXB Công An Nhân Dân, 2004. (Ngô Quang Vinh dịch). Idem pour les Mémoires de Do Mau publiées au Viêt-Nam comme un “Ouvrage de référence des forces de la police populaire” dans une version revisitée : Hoàng Linh Đỗ Mậu, Tâm sự tướng lưu vong. Việt Nam máu lửa quê hương tôi : Hồi kí. Sách tham khảo trong lực lượng công an nhân dân [Confidences d’un général exilé. Le Viêt-Nam ma patrie à feu et à sang : Mémoires], Hanoi, NXB Công An Nhân Dân, 1991.

[19] Voir la collection des entretiens réalisés dans le cadre du programme Vietnam a Television history (The Vietnam Collection).

[20] Bophana est le nom d’une jeune prisonnière du centre de détention S21. Nous remercions Géraud Beaudonnet pour nous avoir signalé ce manque, corrigé à la dernière minute.

[21] Bui Tin, 1945-1999 Vietnam la face cachée du régime, Paris, Editions Kergour, 1999.

[22] Aperçu sur Google Books (extrait cité).

[23] Jung Chang (avec la collab. de Jon Halliday), Les cygnes sauvages. les mémoires d’une famille chinoise, de l’Empire céleste à Tiananmen, Paris, Plon, 1992. Nouvelle édition en 2006.

[24] Christopher E. Goscha, Vietnam or Indochina? Contesting concepts of space in Vietnamese nationalism, 1887-1954, Copenhagen, NIAS, 1995. Ouvrage réédité et complété sous le titre : Going Indochinese : Contesting Concepts of Space and Place in French Indochinese, Copenhagen, NIAS Press, 2012.

[25] Dao Thanh Huyen et al., Dien Bien Phu vu d’en face. Paroles de bô dôi, Paris, Nouveau Monde éditions, 2010.

[26] Old Pictures (老照片, Lao zhao pian).

[27] Po Dharma, Du FLM au FULRO. Une lutte des minorités du sud indochinois (1955-1975), Paris, Les Indes Savantes, 2006.

[28] Tran Thi Hao, La jeune fille et la guerre, op. cit. ; Xuan Phuong, Ao Dai, op. cit.

[29] Pin Yathay, Tu vivras, mon fils, Paris, L’Archipel, 2005, édition revue et corrigée.

[30] Rithy Panh & Christophe Bataille, L’élimination, Paris, Grasset, 2012.

[31] Séra, Impasse et rouge, Paris, Albin Michel, 2003 ; L’eau et la terre. Cambodge, 1975-1979, Paris, Delcourt, 2005 ; Lendemains de cendres. Cambodge, 1979-1993, Paris, Delcourt, 2007 ; Tian, L’année du lièvre. 1, Au revoir Phnom-Penh, Paris, Gallimard, 2011.

[32] Abdallah Gnaba, La mémoire réinventée. Chronique anthropologique d’une association vietnamienne de Paris, Paris, L’Harmattan, 2008.

Janet Hoskins: A Posthumous Return from Exile – The Legacy of an Anticolonial Religious Leader in Today’s Vietnam

Hộ pháp Phạm Công Tắc (1890-1959)

The 2006 return of the body Phạm Công Tắc, one of the founding spirit mediums of Caodaism and its most famous 20th century leader, re-awakened controversies about his life and legacy among Caodaists both in Vietnam and in the diaspora. This paper argues that his most important contribution lay in formulating a utopian project to support the struggle for independence by providing a religiously based repertoire of concepts to imagine national autonomy, and a separate apparatus of power to achieve it. Rather than stressing Tắc’s political actions, which have been well documented in earlier studies (Blagov 2001; Bernard Fall 1955; Werner 1976), I focus instead on a reading of his sermons, his séance transcripts and commentaries, histories published both in Vietnam and in the diaspora, and conversations with Caodaists in several countries when the appropriateness of returning his body was being debated.

Janet Hoskins is a scholar of the Anthropology Department, University of Southern California, Grace Ford Salvatori, Los Angeles, California 90089, U.S.A. e-mail: jhoskins@usc.edu

On November 1, 2006, excited crowds in Tây Ninh gathered in front of the huge central gate to their sacred city, which had not been opened for half a century. The large octagonal tomb on the way to the Great Temple had been built for Phạm Công Tắc, Caodaism’s most famous and controversial 20th century leader, and planned as his final resting place, but it had sat empty for decades. Now, news had come that the gate would be opened on this day to receive a funeral procession coming from Cambodia, bearing his remains in a dragon shaped carriage, where his body would be welcomed, celebrated with a full night of prayers and chanting, and then finally laid to rest.

Since his death, a larger-than-life-size statue had been erected on the balcony of the large saffron colored building that had been his office in the 1940s and 1950s, where he delivered sermons that still define the ideals of worship for Tây Ninh followers. Just below it, a colorful hologram showed an image of Jesus Christ when looked at from the front, an image of Buddha when looked at from his right and an image of Phạm Công Tắc when looked at from his left. This summarized a key doctrine of the Tây Ninh religious hierarchy: Phạm Công Tắc was a spiritual leader on the same order as Buddha and Jesus. It should be noted, however, that Tắc never made this claim himself, and that it might be contested not only by followers of other religions but also by Caodaists affiliated with other denominations.

Lire la suite : sur Academia et sur Southeast Asian Studies, Vol 1. No 2. (pdf on line)

Oui mais… A propos des Travailleurs indochinois – par Dominique Foulon

Paris manifestation du 1er mai 1946 de Bastille à Nation.
Ouvriers de la 50e compagnie. Sur la banderole :
“Cessation immédiate des hostilités au Nam Bo anciennement Cochinchine”

[ndlr] A la suite du CR de lecture de Janine Gillon sur l’ouvrage de Liêm-Khê Luguern paru dans Carnets du Viêt Nam (n° 35), Dominique Foulon souligne l’oubli récurrent, dans les ouvrages publiés en RSVN, de mentionner la forte implication du mouvement trotskiste au sein des ONS Vietnamiens.

Je souscris tout à fait à l’éloge que fait Janine Gillon car les témoignages des anciens Công Binh [1] sont assez rares pour ne pas saluer ce nouveau recueil. Oui, mais…

Peut-on faire œuvre d’historien en laissant de côté la moitié de l’histoire ? Liêm-Khê Luguern note dans son introduction que « Le choix de publier leur témoignage relève de l’urgence (le temps de l’analyse viendra) »… Soit, mais comment interpréter le silence absolu qu’elle observe sur le courant politique qui a été à l’origine de l’organisation des ONS dans les camps ? Il faut lire la préface de Daniel Hémery pour savoir que certains ONS ont pu être « influencés par le groupe trotskyste vietnamien en France ». Au début des années 50, le groupe comptait 514 cotisants, excusez du peu ! L’auteur cite bien Đặng Văn Long, le biographe du mouvement (p. 135) mais sans plus de précision alors qu’il fut un des piliers du Groupe. Dans la foulée on arrive à l’affirmation que, « acquis à l’indépendance du Viêt Nam, les ONS agissent dès lors comme le bras du Vietminh en métropole ». Acquis à l’indépendance oui, mais au Vietminh certainement pas sinon comment expliquer que Trần Ngọc Danh, le représentant d’Hồ Chí Minh, ait eu tant de mal à faire admettre sa ligne politique dans les camps de travailleurs.

Il est possible d’imaginer que ce livre bilingue, édité à Đà Nẵng, n’aurait pas pu être publié avec des références explicites au trotskysme. C’est ainsi que le livre de Pierre Daum, Immigrés de force, dont la traduction vietnamienne était prête n’a pu sortir, l’auteur refusant la suppression des passages où il mentionnait l’existence des trotskystes et ce qu’ils avaient réalisé. Il est assez surréaliste par ailleurs de voir qu’en 2012 toute référence au trotskysme reste encore taboue au Viêt Nam. Il ne s’agit pas de porter ce courant politique au pinacle mais de noter simplement le rôle important que ces militants ont eu dans le mouvement des travailleurs indochinois. La vérité historique est là, le silence et la censure n’y changeront rien.

L’autocensure non plus.

Dominique Foulon, à lire dans Carnets du Viêt Nam, n° 35, p. 40.

[1] Nous empruntons au cinéaste Lâm Lê le titre qu’il a donné à son film pour désigner les ONS (công : « ouvrier, manœuvre » ; binh, « militaire, sous régime militaire »), sachant que les dictionnaires traduisent généralement công binh par « soldat du génie » ou « sapeur ».

Article publié avec l’autorisation de Dominique Foulon que nous remercions. La photo de la manifestation provient de sa collection personnelle.

La décolonisation et la guerre vécues par les populations du Viêt-Nam, du Laos et du Cambodge